François Michart
François Michart, maréchal-ferrant de son état est serrurier de surcroît. Vous voyez cet artisan derrière la fenêtre de sa « Boticque ». Son échoppe, regardez, comme elle est belle, bordée de larges bancs de pierre. Voyez comme il est loyal et toujours prêt à aider ses compagnons : bouchers, teinturiers, ciergiers, mégissiers, apothicaires, barbiers….
Au commencement du XVIème siècle, vivait à Hennebont un pieux artisan qui, en ferrant les chevaux et en fabriquant des serrures, avait acquis une honnête aisance. François Michart était son nom (Note : Et non Michaud, comme on l’a souvent dit et répété. Ce nom figure trop fréquemment dans les archives pour que le moindre doute soit possible sur sa lecture. Comme il se rencontre, d’ailleurs, sur des pièces contemporaines de celui qui le portait, il ne saurait non plus rester aucune incertitude à cet égard), et il habitait la rue Neuve, dans un des faubourgs de la ville. Non loin de sa demeure, se trouvait une place, sur laquelle étaient jadis exécutés les criminels et se tenaient encore à cette époque les marchés et les foires de la cité. On la nommait Place de Paradis, et, en son milieu, s’élevait une croix en pierre appelée elle-même Croix de Paradis. Dès 1507, le dévot maréchal-ferrant, auquel Dieu avait, dans son mariage, refusé les joies et les préoccupations de la paternité, conçut le projet d’édifier en ce lieu une chapelle sous le vocable de Notre-Dame. Ses concitoyens l’encouragèrent. Auprès de cette croix, il construisit bientôt un petit oratoire en planches. Tout aussitôt, de nombreux fidèles commencèrent à y affluer et à y déposer leurs offrandes. Loin, sans doute, de soupçonner encore l’importance de son entreprise, Michart plaça, dans son oratoire, un tronc pour recueillir ces premières aumônes. Les résultats dépassèrent ses prévisions. Poussé par son zèle, il ne tarda pas à songer, en voyant de si beaux débuts, que la Mère de Dieu voulait, à cette place, autre chose qu’un trop modeste oratoire et qu’elle saurait lui procurer les moyens de lui élever un édifice plus digne de son culte. Cette partie de la ville se trouvait sur la paroisse de Saint-Gilles, dont l’abbesse de la Joie était dame spirituelle et patronne, depuis l’annexion à son abbaye, par bulle du 1er mars 1453 (n. st.), du prieuré de Sainte-Croix de Lochrist, jusque-là membre de Saint-Gildas de Rhuys (Note : Cette bulle de Nicolas V, confirmée, le 12 juillet 1455, par une autre de Calixte III, qui déclara l’union perpétuelle, fit passer, sur la tête de l’abbesse de la Joie, tous les droits et tous les privilèges dont jouissait l’abbaye de Rhuys à cause de ce prieuré. C’était comme prieure de Lochrist que cette abbesse présentait à l’évêque le vicaire perpétuel de Saint-Gilles, droit de patronage dont elle jouit jusqu’à la Révolution). Muni de la double autorisation de cette dame et du vicaire perpétuel de Saint-Gilles, François Michart consacra ses premières ressources à faire extraire du moellon et de la terre glaise dans l’enclos de l’abbaye et couvrit de matériaux la Place de la Croix de Paradis. De ce côté, tout étant prêt pour le commencement de l’oeuvre, il s’adressa, comme il le devait, à l’administration diocésaine, et, le 14 août 1514, Jean Daniélo, vicaire général du cardinal Laurent Pucci, évêque de Vannes, lui permit de bâtir, sous l’invocation de Notre-Dame-de-Paradis, la chapelle projetée, et accorda une indulgence de 40 jours aux fidèles dont les aumônes contribueraient à ladite construction. Pour se mettre en règle avec toutes les autorités, il sollicita et obtint, le 20 du même mois, l’assentiment du général de la paroisse qui, de son côté et imitant l’abbesse de la Joie, le nomma gouverneur et administrateur pour recueillir les offrandes et les employer à la bâtisse. Il ne fut pas aussi heureux dans ses démarches auprès de la sénéchaussée. Le procureur de cette cour lui suscita plusieurs difficultés sous les prétextes suivants : 1° l’érection de la chapelle en ce lieu devait préjudicier aux marchés et aux foires, et, par suite, au droit de coutume qu’y percevait le souverain ; 2° l’ancien couvent des Carmes, comptant de nombreux et saints religieux, rendant de grands services à la ville et ne subsistant que d’aumônes, allait être compromis par cette construction, vers laquelle convergerait désormais la majeure partie de ces charités ; 3° les églises et les chapelles ne manquaient pas à la ville qui, outre les églises paroissiales de Saint-Gilles-Tremoëc et de Saint-Caradec-Hennebont, renfermait les chapelles de Notre-Dame-de-Kercuffuélen (Note : C’était la chapelle du très ancien prieuré de Notre-Dame de Kerguélen, fondée en 1200 par Henri d'Hennebont et membre de l’abbaye de Saint-Mélaine de Rennes, devenue, en 1642, celle du couvent des Ursulines) de Sainte-Catherine, de Notre-Dame-des-Neiges, de la Magdeleine et de Saint-Séverin (Note : Ces chapelles étaient sur la paroisse de Saint-Caradec), de Saint-Georges à l’hôpital (Note : Ce premier hôpital connu d'Hennebont, déjà dit ancien à cette époque, portait le nom de Saint-Georges, vocable de sa chapelle, était à cheval sur le ruisseau qui séparait les paroisses de Saint-Gilles et de Kervignac, se trouvait situé auprès de l’église paroissiale de Saint-Gilles et, pendant la Ligue, subit le sort de cette église. La Place du Paradis était bornée, d’un côté, par l’étang du moulin de cet hôpital), sans parler de celles de Saint-Antoine, des Carmes, de la Joie et de Saint-Gilles-des-Champs, peu distante d'Hennebont. De son mieux, Michart réfuta, le 7 septembre, ces objections dont la dernière seule aurait pu être sérieuse. Dans sa réponse, le solliciteur sut la repousser par ces considérations qui intéressaient la cité entière : pendant les épidémies, fréquentes à cette époque, pas plus les Carmes que les religieuses de la Joie ne se souciaient d’accueillir les fidèles dans leurs chapelles respectives ; quant aux autres chapelles, elles étaient dépourvues d’un service régulier et suffisant ; il ne restait donc, sur la rive gauche du Blavet, que l’église paroissiale, située en dehors et en face de la porte de Broërec, mais qui demeurait déserte à cause du voisinage de l’hôpital Saint-Georges, refuge ordinaire des pestiférés. Il en résultait surtout que, dans ces temps difficiles, les écoles de la ville manquaient d’un lieu convenable pour se réunir (Note : A cette époque et encore longtemps après, les écoles se tenaient surtout dans les églises et les chapelles. Elles avaient, du reste, à peu prés toujours des prêtres pour régents et se trouvaient exclusivement soumises à la surveillance de l’autorité ecclésiastique). Par ailleurs, il se garda bien d’oublier son principal argument, tiré du voeu de la population. Touchée de ses raisons, la cour fit, le 14 suivant, une descente sur les lieux et trouva la place de Paradis couverte de personnes qui demandaient hautement que la construction de la chapelle ne fût pas plus longtemps entravée. Devant cette manifestation populaire, la sénéchaussée n’eut qu'à abandonner son opposition et à joindre son assentiment aux autorisations précédemment obtenues. Peu après et avant la fin de cette année, la première pierre de l’édifice fut posée par Guillemette Rivallen, abbesse de la Joie, qui, à cette occasion, donna une pièce d’or appelée un desir, valant au moins 10 ducats ou environ 100 livres, pour aider à la construction (Note : La valeur du ducat d’or variait entre 9 et 12 livres, suivant les pays). Le superbe monument, que nous connaissons tous, prouve assez, par ses proportions et son architecture, que, dès les premiers débuts, les offrandes recueillies par Michart devaient être très considérables ; cependant elles devinrent insuffisantes. Bientôt même, il ne fut plus permis d’attendre qu’elles vinssent spontanément au tronc de l’oratoire primitif ; il fallut s’armer du bâton et de la besace, et aller les solliciter à domicile. Par lui-même et par ses émissaires, l’infatigable maréchal parcourut le diocèse, recueillant l’aumône en argent et en nature. Grâce à ces fructueuses pérégrinations, l’oeuvre put se continuer. Mais, sur ces entrefaites, de nouvelles difficultés survinrent et faillirent compromettre le succès de l’entreprise. Le général de la paroisse et la communauté de ville tentèrent de s’immiscer dans les délicates questions de la perception et de l’emploi des offrandes. Marie Omnès, nouvelle abbesse de la Joie et qui ne l’entendait point de cette oreille, révoqua la délégation donnée à François Michart par Guillemette Rivallen, à laquelle il s’était engagé de rendre compte de son administration et donna, le 1er janvier 1521 (n. st.), procuration à maître Jean Omnès, son frère, pour établir, aux mêmes conditions, un nouveau gouverneur de cette chapelle. Le différend s’arrangea à la satisfaction de l’abbesse, dont le procureur, par acte du 24 avril 1524 (n. st.), rétablit Michart dans ses premières et légitimes fonctions. Il était temps que l’accord se fit, car la partie supérieure de la chapelle s’achevait et pouvait se livrer au culte. Encore un peu et la cérémonie de la dédicace n’eut pas trouvé à son poste celui qui y avait droit à la première place. A peine réintégré, Michart fit séparer, par une cloison de bois, le haut de l’édifice, qui était achevé, du bas auquel on travaillait encore, et se préoccupa de l’évêque à demander pour la dédicace. Il n’eut pas à chercher bien loin. Le couvent des Carmes du Bondon possédait alors un religieux de l'Ordre, investi du caractère épiscopal sous le titre d’évêque de Tybériade. Il se nommait Geoffroy Le Borgne et se prêtait d’autant plus volontiers pour les fonctions pontificales que, de son temps, plusieurs évêques de Vannes ne vinrent jamais s’asseoir sur le siège de Saint-Patern. Dom. Yves Josse, prêtre d'Hennebont, lui fut député pour solliciter son concours. Sans retard, le prélat l’accompagna à son retour. La cérémonie eut lieu le 3ème dimanche de juin, correspondant, en cette année 1524, au 19 de ce mois. A ce même dimanche fut toujours, dans les siècles suivants, célébré l’anniversaire de la dédicace de cette église, « laquelle, dit un ancien titre, fut dédiée et consacrée par un évesque portatif de l’ordre des Carmes, demeurant au Bondon, près Vennes, appelé et défrayé par François Michart, qui fist tous les frais de la cérémonie » (Note : Cet évêque portatif ou titulaire n’avait que le titre d’évêque et le caractère épiscopal. On l’appelait aussi évêque de Tybériade in partibus infidelium, parce que l’ancien diocèse de Tybériade, dont il portait le titre, se trouvait situé dans le pays des infidèles, c’est-à-dire dans une contrée conquise par les Turcs et soumise à leur domination). Pour être juste, il faut cependant observer que les bourgeois et manants d'Hennebont y contribuèrent pour une somme de 20 livres. Pendant que le bas de la chapelle s’élevait, assuré que les ressources ne lui feraient pas défaut, en homme prévoyant, Michart conçut le nouveau projet d’annexer à la maison de Dieu un logement pour les prêtres destinés à la desservir. En conséquence, par acte du 26 décembre 1526, il acquit, pour 60 livres monnaie, de Bertrand Carreau, habitant aussi la rue Neuve, une pièce de terre appelée le pré Henriette du Botderff, joignant d’un côté et d’un bout le chemin par lequel on va de la chapelle de Notre-Dame-de-Paradis à Plouhaellec, d’autre côté un jardin appartenant aux Carmes, et d’autre bout un jardin appartenant à Olivier Juzel. Les matériaux étaient, sans doute, prêts pour cette nouvelle construction, car le pieux maréchal eut encore le loisir de faire bâtir, en pierre de taille, cette maison qui était voisine de l’église, et porta tour à tour les noms de maison des prêtres et d’hôpital des pauvres (Note : Cette maison, qui avait un jardin et un parc, servit, en effet, primitivement à loger les prêtres qui desservaient la chapelle, et porta, par suite, le nom de maison des prêtres. Mais, lorsque, à la fin du XVIème siècle, l’hôpital Saint-Georges fut détruit par les guerres de la Ligue, une partie du bâtiment dut être affectée aux malades qui, jusqu’à la construction de l'Hôtel-Dieu, en 1534, en occupaient le rez-de-chaussée, tandis que les étages supérieurs restaient réservés aux prêtres. De cette particularité lui vint le nouveau nom de vieil-hôpital, de maison et d’hôpital des pauvres. Le 12 mai 1679, la communauté de ville l’acquit de l’abbaye de la Joie moyennant la somme de 2,000 livres, pour en faire l'hôpital-général). Mais, Dieu qui le trouvait assez mûr pour l’éternité et voulait le récompenser, ne lui laissa pas le temps pour voir la fin de son oeuvre ; il l’appela à lui le 1er avril 1527 (n. st.). Par un privilège rare à cette époque, son corps fut gardé jusqu’au 5. La cérémonie des obsèques se fit dans la nouvelle église, où, à l’ombre du magnifique sanctuaire bâti par ses soins, il repose en attendant la résurrection bienheureuse. Après lui avoir rendu les derniers devoirs, les habitants d'Hennebont, sous la présidence du sénéchal et en présence d’un député de l’administration diocésaine, se réunirent dans le bas de l’église, pour lui donner un successeur. Leur choix tomba sur Jean Floho, au sujet duquel les archives de la Joie ne fournissent aucun autre renseignement. Cette élection, faite sans la participation de l’abbesse, montre, pour la seconde fois, le projet, toujours caressé par les habitants, de s’emparer du nouvel édifice. Mais, de son côté, la susdite dame veillait attentivement à la conservation de ses droits. Dès le 19 du même mois d’avril, elle obtenait de l’officialité de Vannes une sentence qui sauvegardait ses intérêts et faisait, en même temps, inhibition aux habitants de s’immiscer dans la perception et l’emploi des offrandes. Floho se soumit à ce jugement et fut confirmé par l’abbesse dans son administration, à la condition toujours d’en rendre compte à elle seule. Il n’en fut pas de même de la part des habitants. Entre eux et l’abbesse surgit un procès d’une longue durée et qui, de la sénéchaussée d'Hennebont, s’éleva jusqu’à la cour du parlement. Comme il fallait s’y attendre, la juridiction locale fut favorable aux premiers ; mais une sentence, émise à Rennes par le conseil privé, le 16 octobre 1535, tourna contre eux. Ils en relevèrent appel à la cour du parlement qui, par arrêt rendu à Vannes, le 22 septembre 1537, les débouta de leurs prétentions, les condamna aux frais et nomma un commissaire pour induire l’abbesse en possession de la chapelle. Malgré leur opposition et leurs manifestations hostiles, le député de la cour remplit sa mission le 6 octobre suivant. Quel fut, pendant ces dix années de procédures, le sort du bâtiment ? Sur ce point, les archives se taisent, et j’ignore d’après quels documents, en dehors d’une inscription de 1709 trouvée, en 1802, sur une plaque de cuivre, au sommet de la flèche de cette église, s’est introduite dans l’histoire l’affirmation que la chapelle de Notre-Dame-de-Paradis, commencée en 1513, fut achevée en 1530. S’il n’est question que du seul vaisseau de l’édifice, l’assertion susdite est très vraisemblable, puisque, dès le 5 avril 1527, la dernière partie put déjà abriter une réunion des habitants. Mais il est certain, d’ailleurs, que bien des années devaient encore se passer avant de voir la dernière main mise à l’oeuvre. La preuve en est que, le 30 mai 1554, Bertrand de Marillac, professeur de théologie et vicaire général de l’évêque de Vannes, délivrait à un paroissien d'Hennebont une lettre de recommandation qui l’autorisait à parcourir le diocèse, de porte en porte, pour solliciter de nouveau les dons des fidèles, afin de continuer et d’achever la chapelle de Notre-Dame-de-Paradis. Dans le but d’exciter la charité publique, il accordait, comme son prédécesseur de 1514, une indulgence de 40 jours à tous ceux qui, confessés et pénitents, délieraient en cette occasion les cordons de leur bourse. De leur côté, le mobilier et l’ornementation intérieure ne se firent pas si longtemps attendre, grâce surtout à la confrérie de saint Eloi pour les serruriers, les maréchaux et les couvreurs qui, pendant la construction même, s’érigea dans cette église et commença à s’y desservir à l’autel de son patron, situé au haut du collatéral, du côté de l’évangile. Cette érection fut suivie de près par celle de la confrérie de la Trinité, pour les tailleurs, les texiers et les pelletiers. Une sainte émulation, qui ne tarda pas à naître entre les deux sociétés, les poussa à rivaliser de zèle et de dépenses pour orner et enrichir leurs chapelles et leurs autels respectifs. Rien cependant ne se faisait dans cette église sans le consentement de l’abbesse de la Joie, demeurée toujours et malgré de très nombreux procès, en possession du monument. Ce fut avec son autorisation que les habitants y transférèrent, en 1589, la desserte du service paroissial, lorsque les guerres de la Ligue eurent anéanti leur vieille église de Saint-Gilles-Trémoëc ; ce fut encore grâce au même bon vouloir et à la condition d’entretenir l’édifice en parfait état de réparation, qu’ils purent continuer à s’en servir jusqu’à la suppression de l’abbaye. Pendant deux cents ans cette gracieuse église fut le siége de la paroisse, sans toutefois devenir réellement paroissiale, privilège qu’elle ne devait tenir que du XIXème siècle (abbé Luco) [Note : Les sources auxquelles ont été puisés les éléments de ce mémoire qui précéde sont : 1° les fonds de l’abbaye de la Joie, des Carmes et des Capucins d'Hennebont, aux archives départementales ; 2° les anciens registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Gilles-Hennebont ; 3° les publications suivantes de M. Rosenzweig : Archives communales et hospitalières, articles Hennebont, Hôtel-Dieu d'Hennebont, Hôpital-général d'Hennebont, dans l'Annuaire du Morbihan (1872-1873)].
